Peut-on trouver deux visions plus divergentes sur les réalisations du TPIR que celle du Procureur général de la République du Rwanda, M. Martin Ngoga, et celle de l’assistant principal du greffier du TPIR, le Sénégalais Mandiaye Niang ? Nous les avons rencontrés respectivement à Kigali le 23 juin 2008 et à Arusha en Tanzanie, quelques jours plus tard, le 26 juin.
Selon Martin Ngoga, l’implantation du TPIR à l’étranger est une tare congénitale du Tribunal, car elle empêchait d’emblée la réalisation d’une des missions de ce tribunal qui était la réconciliation des Rwandais : une justice ne peut se jouer à distance de la population qu’elle est censée rapprocher. Si le Tribunal d’Arusha constitue sans doute une réussite sur le plan des principes, une satisfaction pour les intellectuels et les académiques, son activité a un impact nul sur la population locale. En outre, toujours d’après le procureur de la République, la justice internationale ne peut être que subsidiaire à la justice locale et s’exercer sur des cas que la justice nationale ne peut pas prendre en charge. Or, le TPIR a coûté une fortune (près de 1 milliard de dollars américains en dix ans) pour ne juger que 30 personnes. Au lieu de servir à remettre sur pied le système judiciaire du Rwanda, ce montant aura servi à « rémunérer des jeunes diplômés occidentaux sans expérience qui travaillent à Arusha », estime le Procureur général. Le TPIR aurait, en outre, toujours déployé un sentiment de supériorité par rapport à la justice locale.
Si le Procureur reconnaît que le TPIR a permis la condamnation des hauts cadres de l’Etat et que le génocide soit reconnu sur le plan politique et juridique, il en a dénoncé la lourdeur et le népotisme qui entravent le principe même de la justice équitable.
Du côté du TPIR, M. Mandiaye Niang, estime que ces accusations de Kigali sont sans fondement car, s’il est vrai que le nombre de dossiers traités reste limité, c’est la lourdeur de la procédure qui est à mettre en cause. En effet, poursuit M. Mandiaye Niang, dans le souci de rendre une justice équitable, le tribunal doit déplacer les accusés et les ramener a Arusha, doit s’occuper du déplacement et de la protection des témoins, ce qui prend un temps extrêmement long avant de juger un seul cas. En outre, un seul procès peut s’étendre sur plusieurs années car il suffit que l’accusé ne soit pas disposé à se présenter pour une audience, pour que le tribunal doive patienter. Il trouve par contre que la justice internationale prime sur la justice locale, un point de vue que Kigali ne partage pas.
Pour M. Niang donc, même si tout ne va pas bien a Arusha, le tribunal pénal international pour le Rwanda est un succès car il a été le premier a juger un cas de génocide et il a influencé tous les autres tribunaux internationaux qui ont été créés après lui. En outre, il a traité les dossiers des gros poissons, selon les propos même de l’assistant principal du greffier. Pour preuve, a-t-il renchéri, les nouvelles instances internationales profitent de l’expérience des agents et cadres d’Arusha pour les détourner en proposant des rémunérations plus avantageuses. KJC003